Le périmètre — ou analyseur de champ visuel — est un pilier du suivi du glaucome et de nombreuses pathologies neuro-ophtalmologiques. C'est aussi un appareil coûteux à l'état neuf, ce qui rend le marché de l'occasion particulièrement attractif. Encore faut-il savoir ce que l'on achète : génération, stratégies de test, état de la coupole et surtout licences logicielles peuvent transformer une bonne affaire en impasse. Voici les points essentiels.
1. Comprendre la périmétrie automatisée
La grande majorité des champs visuels vendus aujourd'hui réalisent de la périmétrie statique automatisée (SAP, Standard Automated Perimetry) : des stimuli lumineux d'intensité variable apparaissent en des points fixes d'une coupole, et le patient signale ceux qu'il perçoit. L'appareil en déduit une cartographie de la sensibilité rétinienne.
Cette approche a largement remplacé la périmétrie cinétique manuelle de type Goldmann pour le dépistage et le suivi, car elle est reproductible, standardisée et quantifiable. Les indices globaux comme le MD (déviation moyenne), la PSD (déviation standard du motif) ou le VFI permettent de chiffrer et de suivre l'évolution dans le temps.
Un point déterminant pour l'achat : la valeur clinique d'un périmètre repose autant sur son matériel que sur sa base de données normative et son logiciel d'analyse de progression. Un appareil sans logiciel à jour ou sans base normative exploitable perd l'essentiel de son intérêt pour le suivi du glaucome.
2. Les critères techniques à évaluer
Les stratégies de test
C'est le cœur de la valeur clinique. Côté Zeiss Humphrey, les stratégies SITA Standard et SITA Fast sont la référence ; les modèles récents ajoutent SITA Faster, qui réduit nettement la durée d'examen. Côté Haag-Streit Octopus, on retrouve les stratégies TOP, Dynamic et Normal. Vérifiez précisément quelles stratégies sont débloquées sur l'appareil proposé : elles conditionnent à la fois le confort patient et la comparabilité avec les examens antérieurs.
Les grilles d'examen
Les programmes 24-2 et 30-2 couvrent les 24 à 30 degrés centraux et constituent le standard du suivi glaucomateux ; le 10-2 explore les 10 degrés centraux (utile dans le glaucome avancé ou la maculopathie). Sur Octopus, les programmes G, 32 et 30 jouent un rôle équivalent.
Le suivi du regard et de la fixation
Un bon appareil contrôle la fixation pendant l'examen — par la méthode de Heijl-Krakau (tache aveugle) et, sur les générations récentes, par un suivi du regard (gaze tracking) par caméra. C'est un gage de fiabilité des relevés ; son absence n'est pas rédhibitoire mais doit se refléter dans le prix.
La base de données normative
Les cartes de probabilité (déviation totale et individuelle, GHT sur Humphrey) reposent sur une base normative appariée à l'âge. Assurez-vous qu'elle est bien présente et exploitable sur l'appareil et le logiciel fournis.
3. Les grandes plateformes du marché
Trois familles dominent le marché de l'occasion.
Zeiss Humphrey Field Analyzer (HFA)
La référence mondiale. Le HFA II et le HFA II-i (séries 7xx) sont très répandus et bien soutenus en pièces ; le HFA 3 (8xx) apporte écran tactile, SITA Faster et suivi du regard. L'écosystème logiciel FORUM / Glaucoma Workplace et l'analyse de progression GPA sont des atouts majeurs pour le suivi.
Haag-Streit Octopus
L'Octopus 900 (coupole, périmétrie statique et cinétique automatisée) et l'Octopus 600 (plus compact, sans coupole) sont d'excellentes alternatives, pilotées par le logiciel EyeSuite dont l'analyse de tendance est très appréciée.
Autres constructeurs
Des marques comme Oculus (Easyfield, Centerfield, SPARK), Metrovision, Topcon ou Kowa proposent des appareils intéressants, souvent plus abordables. Vérifiez surtout la disponibilité du support et la portabilité des données vers votre dossier patient.
4. Inspection avant achat : la checklist
Avant de vous engager, passez systématiquement en revue les points suivants — idéalement appareil sous tension, examen de démonstration à l'appui :
- Coupole / bol : surface propre et uniforme, sans rayure ni jaunissement qui fausserait la luminance de fond.
- Stimulus et éclairage : projection nette, intensité stable, sans scintillement ; sur source LED, vérifiez son âge.
- Suivi du regard et fixation : caméra fonctionnelle, détection de la tache aveugle opérationnelle.
- Mentonnière et support : moteurs, réglage en hauteur et lentille correctrice (trial lens) présents et fonctionnels.
- Écran / interface : tactile réactif le cas échéant, aucun pixel mort.
- Stratégies débloquées : SITA Standard/Fast/Faster ou TOP/Dynamic réellement disponibles.
- Base normative : présente et active pour les grilles que vous utiliserez.
- Connectique et export : USB/réseau, export PDF et idéalement DICOM.
- Version logicielle : à jour, avec analyse de progression (GPA / EyeSuite).
- Licences : transférables à votre nom (voir section 6).
- Historique d'entretien et calibration récente documentée.
- Marquage CE et certificat de conformité pour dispositif médical.
5. Fourchettes de prix en 2026
À titre indicatif, voici les ordres de grandeur observés sur le marché de l'occasion en Europe. Les écarts s'expliquent surtout par la génération, les stratégies débloquées et l'état de la coupole.
| Plateforme | Génération / type | Fourchette indicative |
|---|---|---|
| Humphrey HFA II | Séries 740–750 | 3 000 – 7 000 € |
| Humphrey HFA II-i | Connecté, réseau | 6 000 – 12 000 € |
| Humphrey HFA 3 | Séries 830–860, tactile | 12 000 – 25 000 € |
| Octopus 900 | Coupole, statique + cinétique | 6 000 – 15 000 € |
| Octopus 600 | Compact, sans coupole | 5 000 – 11 000 € |
| Oculus Easyfield / Centerfield | Compact | 3 000 – 8 000 € |
6. Logiciel, licences et données patients
C'est le point le plus souvent négligé — et le plus coûteux en cas de mauvaise surprise. La valeur d'un périmètre tient en grande partie à son logiciel d'analyse (FORUM / Glaucoma Workplace côté Zeiss, EyeSuite côté Haag-Streit) et à la possibilité de suivre la progression dans le temps.
Posez systématiquement trois questions au vendeur : les licences logicielles sont-elles transférables à votre établissement ? La base de données patients peut-elle être exportée — et le sera-t-elle, dans le respect du RGPD ? Les mises à jour et la maintenance restent-elles accessibles auprès du constructeur ou d'un prestataire agréé ?
Un appareil dont la licence est verrouillée sur l'ancien propriétaire, ou dont la base normative n'est plus exploitable, peut imposer un rachat de licence qui annule l'économie réalisée. Faites chiffrer ce point avant l'achat.
7. Les erreurs fréquentes à éviter
Première erreur : ne regarder que le prix d'affichage sans vérifier les stratégies débloquées ni l'état du logiciel. Un HFA bon marché sans SITA ni base normative est un faux bon plan.
Deuxième erreur : négliger l'interopérabilité. Si l'appareil n'exporte pas vers votre dossier patient ou n'est pas compatible DICOM, l'intégration au cabinet peut devenir un casse-tête.
Troisième erreur : oublier la continuité du suivi. Pour comparer les examens d'un patient glaucomateux dans le temps, mieux vaut conserver la même plateforme et la même stratégie que les relevés antérieurs ; changer de famille d'appareil impose souvent de reconstituer une base de référence.
Enfin, exigez toujours une démonstration sur sujet test et un test fonctionnel complet avant tout règlement.